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« Pourquoi la société fabrique-t-elle de tels monstres ? »

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Le Procès-verbal, premier roman de Jean-Marie Gustave Le Clézio (1963), a dessiné la cartographie secrète qui empreindra une partie de son œuvre, inspirée par la ville de Nice, qui n’y est pourtant jamais nommée. C’est dans une cité de la Côte d’Azur écrasée de soleil que son héros étrange déambule, son chaos intérieur reflétant celui des lieux. L’écrivain est marqué doublement par la ville où il est né : par sa beauté aussi bien que par la guerre. Il y a connu la vie clandestine et la ​violence, incompréhensibles au jeune enfant qu’il était.

Nice est la ville du grand vide : celui de la faim et de l’incertitude, et celui de l’absence du père, resté en Afrique. Ces thèmes font écho à des situations du roman Ritournelle de la faim. Évoquant la Libération vécue à Nice, J. M. G. Le Clézio y écrit : « Cette faim est en moi. Je ne peux pas l’oublier. Elle met une lumière aiguë qui m’empêche d’oublier mon enfance. Sans elle, sans doute n’aurai-je pas gardé mémoire de ce temps. »

Le premier souvenir de l’écrivain, raconté dans L’Enfant et la Guerre, est celui de l’explosion d’une bombe qui ébranle le quartier, rue Carnot, près du port de Nice, où sa famille est recluse dans le petit appartement mansardé de la grand-mère. L’enfant est saisi par « cette sensation étrange que la terre devient liquide, que plus rien n’est assuré, que tout peut disparaître » : « Je n’ai pas choisi cet instant. C’est cela la guerre pour un enfant, il n’a rien choisi. »

La maison des hauteurs de Nice du Procès-verbal, comme l’a été l’arrière-pays niçois où la famille s’exile en 1943, est un refuge presque onirique, un havre espéré loin des traumas de la ville. Une villa qu’un promeneur pourrait presque retrouver aujourd’hui, suivant les sentiers désignés dans le roman.

Se retournant, il pourrait vérifier la présence de la mer bleue, « piquée çà et là de voiles blanches ». Et il verrait la ville se déployer, telle que l’écrivain l’avait décrite : « La réverbération du soleil se balançait comme un lustre de cristal, et les vagues restaient sur place, pareilles à des sillons. Le ciel était deux fois trop grand, et la terre, par endroits, particulièrement aux alentours de la ligne de montagnes qui barrait la route à l’horizon maritime, était mal agencée ; les couleurs étaient criardes et les volumes souvent ajoutés les uns aux autres dans un drôle de mépris des notions les plus élémentaires de l’équilibre et de la perspective. »

La Croix : Dans votre très beau livre L’Enfant et la Guerre (1), vous évoquez votre enfance à Nice, où vous êtes né le 13 avril 1940, comme l’injustice des guerres actuelles pour les enfants – syriens, irakiens, libanais, et jusqu’aux enfants-soldats. « On ne peut pas être vraiment un enfant quand on est né dans une guerre», écrivez-vous. Est-ce à eux que vous avez pensé en particulier, au moment de l’attentat du 14 juillet 2016 ?

J. M. G. Le Clézio : Cette Nice de la guerre n’existe plus, parce que les plaies cicatrisent et les promoteurs font le reste. Il s’agit pour moi de souvenirs très lointains, et absolument physiques. Mais ce que je crois, c’est que pour les enfants d’aujourd’hui, la violence reste la même, c’est-à-dire qu’il est difficile (sauf pour les témoins directs) d’imaginer une scène de guerre comme celle qui s’est déroulée sur la Promenade des Anglais.

Je crois aussi qu’il ne peut pas y avoir de hiérarchie dans la violence. La brutalité, l’absurdité, la haine qui se sont manifestées dans cet attentat sont identiques à ce que perçoit un enfant au moment de la chute d’une bombe sur sa maison. La question qui reste sans réponse, et pourtant il faudrait une réponse pour espérer la paix, c’est de savoir pourquoi la société fabrique de tels monstres, et pourquoi on ne peut contrôler l’explosion de la violence.

Quel est votre rapport à cette ville aujourd’hui ?

J. M. G. L. C. Nice, c’est toujours la ville de mon enfance, où je suis né et où j’ai grandi, je la connais mieux que n’importe quel autre endroit au monde, chaque rue, chaque quartier, chaque jardin, chaque maison. Je les connais, mais comme on connaît un visage ancien, parce que tout a beaucoup changé, en particulier chez les habitants. Lorsque j’étais enfant, le quartier du port était fréquenté par les marins, les pêcheurs et les dockers, et à présent c’est un lieu de vacances, avec pléthore de restaurants à terrasses, de touristes venant des croisières, ou de voyageurs pressés en partance pour la Corse.

La vieille ville était alors habitée en majorité par des Niçois, qui parlaient cette langue et travaillaient à de petits commerces, vente de poutine, d’anchoïade, ou bien des vanniers, des rempailleurs de chaises, des affûteurs de ciseaux, des merciers, des bijoutiers, des cordonniers, et maintenant, ce sont des magasins de luxe, des restaurants typiques, des vendeurs de cartes postales. Cela pour dire que j’aime Nice d’un amour à la fois déçu, nostalgique et assez imaginaire.

Votre œuvre littéraire puise à l’inspiration d’autres lieux fondateurs – le Mexique, l’île Maurice, l’Afrique, la Bretagne… En quoi cet attachement à Nice est-il particulier ?

J. M. G. L. C. : Cet amour mêlé de nostalgie, parfois d’amertume, s’éclaire chaque fois que je viens à Nice grâce à la beauté du lieu, à la musique de son histoire, à ses légendes, à sa ténacité dans le maintien de son héritage.

Vous vous remémorez aussi des souvenirs lumineux, tel celui de votre première crème glacée, face à la mer, près de la Promenade des Anglais. Avant-guerre, et avant l’attentat de 2016, Nice était précisément cette image de l’insouciance : le soleil, les palmiers, les toits rouges des villas, les artistes, la peinture de Matisse… Est-ce cette légèreté que l’attentat a fragilisée ?

J. M. G. L. C. : L’héritage de beauté de Nice est très prenant, rien ne pourra l’altérer. Je ne parle pas seulement des musées (bien que le Musée des Beaux-Arts des Collinettes contienne les plus jolis spécimens de l’art de la Belle Époque, en particulier deux tableaux sublimes de Marie Bashkirtseff), mais de cette lumière magique de la Méditerranée, de cette ville ouverte au fil de l’histoire aux Grecs, aux Ligures, et aussi aux Anglais, aux Russes, aux Américains.

À partir du printemps 1943, votre famille se réfugie dans l’arrière-pays niçois, dans la vallée de la Vésubie. Vous saluez la générosité et la solidarité remarquables des habitants de cette région : « Nous devons, sans doute, d’avoir survécu à leur héroïsme sans faille et sans emphase. » Des Vésubiens qui accueillent désormais les migrants clandestins…

J. M. G. L. C. : Nice a connu le meilleur et le pire durant la guerre de 1939-1945, des résistants comme le chanoine Pontremoli (plus tard curé de l’église du Port) et des traîtres comme le préfet qui participa à la déportation des Juifs. Cette histoire mêlée est toujours perceptible, vous ne pouvez pas vivre à Nice sans penser aux tortures pratiquées dans le sous-sol des grands hôtels, au courage des femmes comme ma mère qui aidait les résistants et surtout parcourait des kilomètres à bicyclette pour trouver de quoi nourrir ses enfants. Les habitants de Saint-Martin-Vésubie, ceux de Roquebillière, ont été très courageux, leur action a aidé à sauver des vies. Ils sont restés tels qu’ils étaient à cette époque, prêts à aider les fugitifs venus de l’autre côté de la frontière.

Le récit de votre enfance niçoise fait aussi mention des églises, comme des « visages familiers ». Avez-vous fréquenté la basilique Notre-Dame de l’Assomption, où a eu lieu l’attaque au couteau qui a fait trois morts le 29 octobre 2020 ?

J. M. G. L. C. : Non, car ma paroisse était Notre-Dame du Port, mais je partage l’horreur de cet attentat qui témoigne de la fragilité et de l’innocence des lieux de culte dans un contexte de violence lâche et cruelle, à Nice comme ailleurs de par le monde.

Qu’espérez-vous du procès de l’attentat de 2016, qui se tient à la cour d’assises spéciale de Paris ?

J. M. G. L. C. : Toutes les victimes de cet acte odieux ont un droit à la parole, et nous devons les écouter et les réunir dans nos cœurs.

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J. M. G. Le Clézio, Nice et le monde

13 avril 1940 : Naissance à Nice, dans une famille bretonne qui avait émigré à l’île Maurice au XVIIIe siècle.

1947 : Part pour le Nigeria avec sa mère pour rejoindre son père – il en fera le récit dans L’Africain (2004).

Années 1950 : Revient à Nice pour ses études au lycée Masséna. Étudie ensuite à Aix-en-Provence, Londres et Bristol.

1963 : Premier roman, Le Procès-verbal (prix Renaudot).

1967 : Coopérant en Thaïlande. Expulsé pour avoir dénoncé le tourisme sexuel. Envoyé au Mexique. Publie Terra Amata, sur le site préhistorique de Nice.

1970 à 1974 : Partage la vie des Indiens au Panama.

1980 :Désert.

1983 : Thèse de doctorat d’histoire sur la région mexicaine du Michoacan à l’Institut d’études mexicaines de Perpignan. Enseigne à Bangkok, à Mexico et à Albuquerque…

1992 :Étoile errante.

1995 :La Quarantaine.

2008 : Prix Nobel de littérature.

J. M. G. Le Clézio a publié de plus de 30 romans et une dizaine d’essais (Gallimard, réédités en Folio).

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