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A Rome, les électeurs ne veulent pas croire à un « Italexit »

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A Rome, en ce mois de septembre, les touristes pressent le pas pour réussir à visiter un maximum de monuments malgré la pluie battante. Ils s’amassent dans les bus sans remarquer les affiches qui les décorent… et qui valent pourtant le détour. Sur un fond rose, le candidat de la Lega, Matteo Salvini, prend la pose à côté de slogans marquants. « IVA zero sur pane, pasta, riso, latte fruitta e verdura ». Comprenez : « TVA à zero sur le pain, les pâtes, le riz, le lait, les fruits et légumes ». Plus bas, on peut lire : « Credo che nessun italiano vada lasciato indietro », qui signifie « Je crois qu’aucun Italien ne devrait être laissé pour compte ».

En Italie, les bus font aussi campagne
En Italie, les bus font aussi campagne – Lina Fourneau

Car en Italie, une échéance importante presse aussi le pas. Ce dimanche 25 septembre, les citoyens sont appelés aux urnes à l’occasion de nouvelles élections législatives. Elles ont été organisées en urgence avec la chute du gouvernement Draghi en juillet, rejeté par plusieurs partis. « Ce n’est pas du tout une surprise. Nous savions qu’il y avait des tensions au sein de la majorité », nous confie Marcello, qui travaille à la Food and Agriculture Organisation (FAO), une instance des Nations unies située au cœur de Rome.

Une élection précipitée

Ce qu’il y a de plus surprenant, selon Marcello, c’est la date choisie pour ces élections. « La législature allait se terminer en mars 2023, mais ils ont décidé de faire tomber le gouvernement six mois avant la clôture naturelle ». Une surprise, mais aussi une déception pour Lucia *, étudiante dans une université de la capitale. « Je suis en colère car il n’y a pas eu assez de temps entre la chute du gouvernement Draghi et les élections. Les forces politiques n’ont pas pu s’organiser pendant l’été, et la gauche n’a pas pu faire campagne ».

Si l’étudiante a si peur, c’est que l’Italie connaît un contexte politique fragile. En tête des sondages, avec 24,4 % des voix, on retrouve la candidate d’extrême droite – souvent considérée comme postfasciste – Giorgia Meloni et son parti Fratelli d’Italia. Ils
ont de grandes chances de remporter l’élection via une coalition des droites menée avec l’ancien président du Conseil Silvio Berlusconi (Forza Italia) et Matteo Salvini, encore lui, à la tête de la Lega. Très remarquée, la campagne de Giorgia Meloni a été rythmée par la représentation des valeurs traditionnelles, notamment sur la famille. Mais aussi par son euroscepticisme.

Meloni revoit sa copie

Si le reste de l’Europe voit en cette probable victoire l’ombre d’un « Italexit », les Italiens, eux, préfèrent rester optimistes. « Je suis plutôt sûre que si la droite gagne, l’Italie restera dans l’Union européenne. Les forces de droite ne sont pas aussi antisystème qu’elles le montrent. Elles sont totalement intégrées dans le modèle néolibéral, c’est juste un masque », se rassure Lucia. A côté d’elle, un de ses professeurs, Antonio*, espère que son pays n’oubliera pas la relation historique avec l’Europe. « L’Italie est un des pays fondateurs de la communauté européenne, c’est difficile de l’imaginer devenir comme la Pologne ou la Hongrie. Il y a davantage de relations culturelles, historiques mais aussi économiques et industrielles entre l’Italie, la France et l’Allemagne ».

De son côté, Marcello pense que le Parlement italien bloquera de toute façon un projet d’Italexit. « La droite souverainiste aura juste pour ambition de mettre l’Italie au centre de la politique », imagine le salarié de la FAO, prenant l’exemple de la crise économique que subit le pays liée en partie à la pandémie de Covid-19.

S’ils sont aussi confiants, c’est aussi parce que Giorgia Meloni a nettement adouci son programme depuis le début de la campagne, notamment sur les questions internationales, explique la chercheuse Giulia Sandri, professeure à l’Espol de Lille. « Elle ne veut surtout pas faire peur aux électeurs ». Un changement favorisé par le contexte international, la guerre en Ukraine et la crise de l’énergie qui frappe l’Europe. « Giorgia Meloni est par exemple devenue favorable aux sanctions européennes contre Moscou », cite Giulia Sandri, contrairement à son « allié » Matteo Salvini. « Les sanctions fonctionnent-elles ? Non. A ce jour, ceux qui ont été sanctionnés sont gagnants, tandis que ceux qui ont mis en place les sanctions sont à genoux », avait tweeté le leader de la Lega pendant l’été.

La gauche en difficulté

D’après la chercheuse, cet ajustement du discours de Giorgia Meloni a mis en difficulté le camp adverse, la coalition de gauche menée par le Parti démocrate (PD) d’Enrico Letta. « Ça a été payant pour déstabiliser la gauche, car le parti démocratique a bâti toute sa campagne électorale contre le danger du fascisme. Le change », regrette l’étudiante, qui pense voter pour l’Union populaire (Unione popolare) – petit parti situé à l’extrême gauche. « C’est plus un vote de conviction qu’un vote utile ».

Il faut dire que du côté des électeurs, la coalition de gauche ne semble pas faire le poids par rapport au succès de Meloni. Lucia, par exemple, voit dans le Parti démocrate une sorte de copie conforme de la coalition de droite. « Ce parti a aussi fait des choses terribles en Italie, notamment au niveau de la crise migratoire », regrette l’étudiante, qui pense voter pour l’Union populaire (Unione popolare) – petit parti situé à l’extrême-gauche. « C’est plus un vote de conviction qu’un vote utile ».

Mais si le programme européen de Giorgia Meloni inquiète de moins en moins les électeurs, son projet social les contrarie davantage. Le slogan de la candidate ? « Dieu, patrie, famille ». Son programme consiste notamment à lutter contre l’islamisation et ce qu’elle appelle « les lobbys LGBT ». Un discours qui ne passe pas chez les jeunes, lesquels redoutent un retour en arrière sur les acquis sociaux. Dans la banlieue de Rome, près de la mer, Gianmarco, doctorant en statistiques, craint le pire. « Nous, les jeunes, souhaitons plein de réformes, notamment en termes de droits sociaux. Mais nous sentons que nous allons dans le sens opposé. Voyez l’exemple des Etats-Unis avec l’avortement. C’était un droit, et maintenant c’est illégal. Nous avons très peur de cela », avoue le trentenaire.

Alors qu’il avoue ne pas voter depuis cinq ans, Marcello se rendra cette fois aux urnes, motivé par cette question des réformes sociétales. « C’est peut-être la seule raison qui fait que cette fois, je vais y aller. Ils ont des positions très conservatrices », regrette le salarié de la FAO.

Un abstentionnisme record ?

Mais les habituels abstentionnistes ne seront sans doute pas nombreux à aller dans l’isoloir dimanche prochain, ce qui inquiète la chercheuse Giulia Sandri. « En Italie, on a traditionnellement une participation électorale assez élevée par rapport à d’autres pays européens. En 2018, par exemple, il y avait eu 73 % de taux de participation, relate la professeure de l’Espol. Sauf que les électeurs ont eu vraiment du mal à comprendre ce qu’il s’est passé sur les dernières quatre années ».

C’est par exemple le cas de Vincenzo, serveur dans un petit café de la gare de Termini. « Je ne vote plus depuis quinze ans. L’Italie n’a pas de bonnes politiques, ce ne sont que des personnalités. Ils n’ont aucun intérêt pour le peuple », regrette-t-il. Un expresso dans la main, Vincenzo se presse de continuer son service. Des touristes arrivent. Il n’en avait pas vu beaucoup depuis deux ans. Et il compte bien faire survivre son commerce… qu’importe les résultats des législatives.

* Les prénoms ont été modifiés

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